AGENDA HYSTERIQUE D'UNE REVOLTE.
Cet après-midi, lors de mon parcours quotidien de Rue89, je suis tombée sur l'article de l'écrivain, Mouloud AKKOUCHE « La grande Fatigue des profs face au démantèlement de l'école » où il fait allusion à la présence du slam dans les écoles. Je le cite : « A titre personnel, je n'aime pas du tout le boulot de Grand Corps malade (toutefois, ce type a l'air sympathique et sincère) et encore moins Abd al Malik, encensés tels des Jacques Prévert de banlieue. N'en déplaise à pas mal de mes proches qui adorent ces deux chanteurs, je persiste et signe : il s'agit de variété comme le yéyé et le disco à d'autres époques. Pas plus, ni moins. Auditeur de Radio Nostalgie, j'aime beaucoup la variété, mais faire passer ce genre de textes pour de la grande poésie me semble une arnaque. Pas du René Char, du Rimbaud, du Ferré, du Bertrand Cantat, du Bashung ou bien d'autres actuels que je ne connais pas. Cela dit, j'ai déjà entendu d'excellents slammers à la radio, et la langue doit évoluer, se nourrir des cultures actuelles. Mais faire étudier les textes de Grand Corps malade à l'école relève d'une grande démagogie, accompagnée d'une véritable inconscience des conséquences néfastes sur la culture en construction des élèves. »
Bien que ce ne soit pas le sujet principal de son article, mais une simple allusion, j'ai souhaité lui poster le commentaire suivant : http://www.rue89.com/blog-de-lecrivain-mouloud-akkouche/2009/07/01/la-grande-fatigue-des-profs-face-au-demantelement-de-l
Je voudrais réagir sur l'usage pédagogique du slam en classe de français. J'enseigne cette matière en lycée professionnel rural et lorsque j'étudie la poésie, il m'arrive fréquemment de débuter par un atelier slam que j'anime moi-même ou que je confie à un intervenant.
Je me permets juste de préciser que le public des lycées professionnels est, à très peu d'exception près, constitué de jeunes qui ont eu un parcours scolaire très accidenté, souvent durant le collège, parfois depuis les petites classes. Un nombre impressionnant de jeunes adolescents ne maîtrisent absolument ni la lecture, ni les règles minimales de la syntaxe, de la conjugaison et de l'orthographe, et dispose d'un vocabulaire très limité.
Une petite minorité d'élèves a choisi véritablement le lycée professionnel parce qu'elle avait une idée précise et précoce du métier qu'elle voulait exercer. Une trop grande majorité d'élèves s'y retrouvent parce que leur « niveau » ne leur permettait pas de prétendre à des études « générales ». Et une grande partie de cette majorité d'élèves n'est pas forcément dans la filière qu'elle aurait choisie, par manque de places offertes...
Une grande majorité de ces élèves ont une « dent » contre l'école, qui les a trop tôt exclus de la soi-disante « norme » et qui n'a pas toujours su et pu détecter, comprendre et remédier à leurs propres difficultés. Autant dire que le français, qui est une matière abstraite, exigeante, supposant un certain niveau de culture générale et de maîtrise de la langue, représente souvent tout ce qu'ils détestent.
C'est pour toutes ces raisons que je m'efforce, envers et parfois contre tous, de leur proposer l'étude de la poésie, qui représente souvent pour eux, le plus difficile en français, « parce qu'on n'y comprend rien » et que des années d'études formalistes de la poésie (le quatrain, le sonnet, l'alexandrin … de purs barbarismes pour nos jeunes!) les ont définitivement dégoûtés de s'intéresser à la poésie.
Alors, j'introduis ma séquence souvent par un slam, et le plus souvent c'est Grand Corps Malade, parce qu'en province rurale, il est un des rares à être connu de tous. Le slam est mon entrée en poésie, parce qu'en tant que poésie populaire, elle est l'œuvre potentielle de tout anonyme et non l'œuvre d'une élite. Elle est souvent composée des mots de tous les jours, des mots qui renvoient au vécu des jeunes, parce que lorsqu'ils pensent leur vie, ils la pensent dans ces mots-ci, n'en déplaise à notre académisme. De plus, le message de bon nombre de textes de GCM est finalement celui-ci, c'est l'écriture qui lui a sauvé la vie et sa tête, en dépit des difficultés rencontrée sur son chemin.
Les soirées et autres cafés slam qui connaissent un vif succès dans les petites et moyennes villes de provinces permettent à certains jeunes d'attirer l'attention sur eux, par leur coup de plume ou par la façon talentueuse de scander leurs poèmes, l'attention de leurs pairs, mais aussi d'adultes comme leurs professeurs, leurs parents... Une petite compétition saine avec une graine de reconnaissance sur des valeurs positives à la clé !!! Et enfin, ces mêmes jeunes qui n'en finissent plus d'écrire, de chercher la rime, de déclamer...
Il est évident que les textes de Grand Corps Malade ne peuvent satisfaire pleinement le désir de lecteurs épris de poèmes sublimes comme ceux d'un Char, Rimbaud, Ferré, Cantat ou Bashung, autant de références qui me sont chères. Cela dit, quand j'écoute le slam de Souleymane Diamanka « L'automne des blocs-notes », eh bien je m'arrête et j'en ai des frissons...tellement je trouve ce texte magnifique. Je ne pense pas que le slam soit le nouveau disco, une simple variété vulgarisée de la poésie. J'ai tendance à croire que le slam est un art oratoire à part entière (il est authentiquement déclamé a capella et c' est de la façon de scander son texte que peut en naître une certaine forme de musicalité) et que dans ce domaine comme ailleurs, il y a des grands, ceux qui lui donnent ses titres de noblesse et les autres, comme Cantat et Bashung donnent ses lettres de noblesse au rock.
Et ce qui est remarquable finalement, dans cet usage pédagogique du slam, c'est qu'après avoir eux-mêmes produit leurs petits poèmes, ils sont de nouveau curieux de poésie et sont dorénavant prêts à recevoir les textes de grands auteurs … ainsi a-t-on pu finir sur l'étude du texte de Léo FERRE « Préface » dont je rappelle ici quelques extraits :
« La poésie contemporaine ne chante plus. Elle rampe. Elle a cependant le privilège de la distinction, elle ne fréquente pas les mots mal famés, elle les ignore. Cela arrange bien des esthètes que François Villon ait été un voyou. […] Le snobisme scolaire qui consiste à n'employer en poésie que certains mots déterminés, à la priver de certains autres, qu'ils soient techniques, médicaux ou argotiques, me fait penser au prestige du rince-doigts et du baise-main. Ce n'est pas le rince-doigts qui fait les mains propres ni le baisemain qui fait la tendresse. Ce n'est pas le mot qui fait la poésie, c'est la poésie qui illustre le mot. [...] La poésie est une clameur, elle doit être entendue comme la musique. Toute poésie destinée à n'être que lue et enfermée dans sa typographie n'est pas finie; elle ne prend son sexe qu'avec la corde vocale tout comme le violon prend le sien avec l'archet qui le touche. » Chers collègues, nous avons de la chance, Grand Corps Malade n'est même pas un voyou !
Attention cependant, cette expérience n'est pas une recette miracle. Elle est une possibilité, et parfois son efficacité n'est pas au rendez-vous. Au début des ateliers, les jeunes sont souvent enthousiastes (« un cours de slam, ça déchire ! ») et en plus on peut même écrire des gros mots. Les premières productions sont donc souvent une succession d'insultes et autres grossièretés...mais ce qui est remarquable, c'est que cela s'arrête spontanément après. Le fait de déclamer ensuite son texte devant le reste de la classe, de s'entendre dire son texte leur fait prendre conscience qu'il ne suffit pas de dire des gros mots pour faire un chouette slam. Dès le 2ème exercice d'écriture, les élèves n'écrivent plus pour provoquer, mais pour dire quelque chose d'eux-mêmes et de leur vie.
Quand à ceux qui imagineraient que faire des cours de slam leur permettrait de s'acheter l'affection des élèves, qu'ils oublient tout de suite, car comme pour le reste, si la séance est ratée, ils vous le feront payer comme pour n'importe quel autre cours, voire bien plus, car ils ne manqueront pas de comprendre que vous avez voulu faire « djeunes » et qu'en l'occurrence, vous êtes vraiment à côté de la plaque !
C'est une piste que j'ai trouvé intéressante pour sensibiliser nos jeunes à l'art poétique, ce n'est qu'une piste parmi d'autres. Il faut rester modeste et prudent. J'ai eu l'occasion de rencontrer un inspecteur stagiaire cette année qui me disait que la classe pouvait parfaitement être considérée comme un lieu d'expérimentation. Je m'y suis donc engouffrée. Je pense malgré tout que le slam a permis à un petit nombre des ces élèves de rencontrer Léo Ferré et d'autres poètes majeurs. Ce qui est important à mes yeux, c'est qu'ils ne se croiront plus jamais interdits de poésie sous prétexte qu'ils sont nuls en français !
Et je ne peux m'empêcher de me demander combien de temps me laissera-t-on encore libre de faire ce genre d'expériences, car en effet, l'école républicaine est moribonde et pour l'enterrer parfaitement, le Ministère n'hésite pas à sanctionner les professeurs « fantaisistes », ceux qui ne resteraient pas sur le chemin ultra-balisé des consignes.