AGENDA HYSTERIQUE D'UNE REVOLTE.
Soupçon de fraude électorale, manifestations dans les rues, témoignages via internet ...On trouve de tout sur l'Iran, mais très peu de choses qui permettent réellement de se faire une opinion fondée.
Y a-t-il eu fraude électorale ? A-t-elle été massive ?
Qui manifeste, pourquoi ?
L'article de Libération.fr du 17/06/2009 donne la parole à Bernard Hourcade, chercheur géographe et spécialiste de l'Iran au CNRS.
" Très prudent au départ sur les accusations de fraudes formulées à l'encontre de Mahmoud Ahmadinejad, il a étudié les résultats électoraux et estime aujourd'hui que la fraude est avérée. [...] On constate qu'une fraude lourde a été organisée et planifiée. Le dépouillement, semble-t-il, s'est déroulé normalement. Il n'y a pas eu de bourrage d'urnes. C'est au bureau centralisateur de Téhéran que cela s'est mal passé, dans la nuit de vendredi à samedi. [...]
Des gens proches du pouvoir sont venus remplacer les fonctionnaires chargés de centraliser les résultats. Ils se sont basés sur la géographie électorale de l'élection présidentielle de 2005, en laissant à Moussavi des zones gagnantes, pour que la carte des résultats soit crédible. Mais on a multiplié le précédent résultat d'Ahmadinejad par x. Il est passé de 20% lors du premier tour de 2005 à 62% cette année. Les partisans d'Ahmadinejad ont paniqué au cours des quinze derniers jours de campagne quand ils ont vu la montée de Moussavi. En quelque sorte, ils ont trop bien réussi leur fraude."
Cette analyse rejoint en ce sens celle de l'universitaire américain Juan Cole pour qui "la victoire d’Ahmadinejad à Téhéran paraît peu crédible dans une ville où les tendances progressistes sont fortes" (LeMonde.fr)
Ce n'est donc pas une surprise que ce soit à Téhéran que l'on crie "Where is my vote ?"
Hier, l'Ayatollah Khamenei proposait que le Conseil recompte 10 % des suffrages de l'élection présidentielle, au hasard, "en présence de représentants des trois candidats battus" mais ordonnait également à la protestation de rue de se taire.
Malgré l'interdiction des manifestations par le pouvoir ainsi que l'appel au renoncement aux rassemblements par les candidats battus eux-mêmes, on manifeste à Téhéran aujourd'hui et la police disperse les manifestants.
C'est la victoire d'Ahmadinejad dans la capitale qui semble être l'objet de la fraude, c'est donc ce décompte qu'il faudrait refaire, mais ce n'est pas ce qui est proposé.
Quel dénouement pour ces élections ? Va-t-on procéder à ce recomptage proposé (qui ne résoudra pas la question réelle) et entériner les résultats du scrutin avec la bonne conscience pseudo-démocrate ? Les protestations de Téhéran vont-elles se durcir encore ou au contraire se taire ? Il est clair que le gouvernement va se sentir encore plus légitimé à employer la force contre les protestataires.
A n'en pas douter, le peuple iranien a élu Ahmadinejad dans sa grande majorité. On dit qu'Obama est embarrassé de cet événement. Je ne le crois nullement surpris et sa politique d'ouverture au dialogue avec l'Iran avant les élections en est pour moi plus une preuve que son contraire. Obama savait qu'il allait avoir à composer avec lui.
De leur côté, les autorités iraniennes - passablement irritées par la médiatisation moralisatrice et parfois sans discernement de cet événement - s'impatientent de renvoyer les habitants de Téhéran chez eux une bonne fois pour toutes. Les soutiens "tout azimut" des Occidentaux aux protestations risquent de braquer encore plus les dirigeants dans leur politique anti-occidentale et anti-démocratique. L'Etat iranien ne connaît pas de droit au-dessus de sa souveraineté et ce n'est malheureusement pas les témoignages de bloggeurs iraniens sur les violences policières qui garantiront l'engagement des puissances occidentales au côté des manifestants de Téhéran.
Attention à ce que nous provoquons et à l'espoir que l'on est en droit ou non de susciter.
Oui, je me réjouis qu'une partie du peuple iranien exige avec détermination la transparence démocratique des urnes.
Oui, je me réjouis qu'Internet permette à ces hommes et femmes de témoigner et de communiquer avec d'autres hommes, eux qui vivent dans un Etat qui ne connaît pas de liberté de la presse.
Oui, je me réjouis que des citoyens iraniens remettent en cause le système d'une république islamique, mais je regrette qu'ils n'aient pas de représentants politiques pour porter leurs voix car je ne vois aucun des opposants politiques candidats aller jusque là... et cela aussi je le déplore, car il ne reste que peu d'espace à ces gens pour exprimer leur opinion. Aujourd'hui, "les agences Fars et Mehr ont fait état d'un attentat-suicide, [...] à Téhéran, près du mausolée de l'ayatollah Ruhollah Khomeini, fondateur de la République islamique. "Un kamikaze a trouvé la mort dans l'aile nord du mausolée de l'imam Khomeini", a précisé l'agence Fars, qui évoque un pèlerin blessé sans s'étendre sur les circonstances exactes de l'attentat."
Mais je crains que quelle que soit l'issue de cet événement, les gouvernements occidentaux, si prompts à donner des leçons et à établir des conclusions hâtives, laissent le peuple de Téhéran se débattre avec ses problèmes internes. Je n'imagine ni les Européens, ni le Président Obama intervenir de façon coercitive dans cette affaire là. On reproche à Obama de ne pas condamner assez fermement ce qui se passe en Iran. Sur ce sujet, Sarkozy a été plus rapide et virulent. Obama ne se shoote pas à la Juvamine, et Sarkozy n'a pas à gérer un prochain retrait de ses troupes en Irak, où, souvenons-nous, en 2003, l'Occident partait en croisade derrière les Etats-Unis contre l'empire du mal que sont les dictatures. Six ans après, l'Irak est-il une démocratie ? A qui cela a-t-il coûté le plus de vies, aux Occidentaux ou aux Irakiens ?
Les jeunes, urbains, progressistes de Téhéran savent que la politique d'Ahmadinejab est une catastrophe nationale et qu'elle a encore moins de fondement avec Obama qu'elle n'en avait avec Bush.
Tous les démocrates ne peuvent qu'encourager et relayer le combat de ces gens. Tous les démocrates ne peuvent que saluer la détermination de ces gens qui bravent les pires dangers pour que leur droit soit respecté. Mais les dirigeants occidentaux n'ont pas à susciter chez eux un espoir dont ils ne tiendraient pas la promesse.
Restons humbles, solidaires et vigilants... et dans l'espoir de mieux se comprendre, lisons ou relisons les beaux livres de Marjanne SATRAPI.
http://www.bdselection.com/php/index.php?rub=page_dos&id_dossier=51